J’attends toujours

D’après Diderot
Jeu : Anne Durand | Denis Guénoun
Réalisation  Hervé Loichemol
Collaboration artistique : Gilles Vuissoz

j'attend toujours - théatre diderot

© Réunion des Musées Nationaux – LO

Production Compagnie FOR (FR)

En partenariat avec  

le labo theatre

 

Soutien Ville de Ferney-Voltaire

Savez-vous quels sont les tableaux qui m’appellent sans cesse ? Ceux qui m’offrent le spectacle d’un grand mouvement ? Point du tout, mais ceux où les figures tranquilles me semblent prêtes à se mouvoir. J’attends toujours.
Diderot (Lettre à Marie-Jeanne Riccoboni, 27 novembre 1758)

1758
Commencée depuis de nombreux mois, la « Guerre de 7 ans » se déroule sur trois continents – Europe, Amérique du Nord et Inde – et mobilise toutes les puissances européennes – France, Autriche et Russie contre Prusse, Angleterre et Espagne. C’est la première guerre mondiale, une énorme boucherie douloureusement arpentée par Pangloss et Candide. Candide précisément, que Voltaire écrit en 1758 et qu’il clôt, comme chacun sait, par cette ouverture : «Il faut cultiver notre jardin», au moment où il entame un nouveau chapitre de son existence dans la seigneurie de Fernex.

Que font les écrivains pendant que les pioupious s’étripent ? Ils écrivent. Pas pour oublier, mais parce qu’ils savent – ils pressentent ? – que les règles dominantes, les règles du jeu social et politique, sont finissantes et ne produisent plus qu’injustice, chaos et mort. Ils écrivent pour trouver de nouvelles règles, de nouvelles relations et de nouvelles façons de les représenter. C’est Rousseau, toujours en 1758, qui écrit sa Lettre à D’Alembert sur les spectacles, lettre publique, décisive, dans laquelle il dénonce le théâtre comme un art de la tromperie. C’est Diderot qui, encore la même année, publie le Discours sur la poésie dramatique où il définit un genre théâtral nouveau, dont Le Père de Famille, comédie en 5 actes, serait la concrétisation.

Diderot donc, dont nous suivrons le cheminement, les tâtonnements et les réflexions dans sa dispute avec la comédienne Marie-Jeanne Riccoboni à qui il a envoyé ses textes. Elle lui écrit une lettre, il lui répond. De quoi parlent-ils ? De théâtre, de théâtre et encore de théâtre. Les relations de séduction importent peu ici, la querelle est frontale et porte sur des points très techniques : position des corps, déplacements, regards, pose de la voix, scénographie, agencement du décor, place du mobilier, rythmes, temps. Le désaccord est complet.
Il ne s’agit pas d’une bataille de chiffonniers pour consolider un égo, asseoir un pouvoir et déterminer un vainqueur. Ce qui se trame dans cet échange de lettres est d’une tout autre ampleur et d’un tout autre intérêt. Il s’agit là d’un moment inaugural où le théâtre – et le monde avec lui – bascule, s’annule et s’invente. C’est ce geste que Diderot accomplit : il ouvre un temps neuf.

2021
Tout semble séparer le milieu du XVIIIème de notre XXIème: l’Europe n’est plus en guerre civile ni internationale, elle n’est plus à la conquête de terres prétendument nouvelles, son hégémonie est battue en brèche par de nouveaux empires, elle se cherche au sein de nouveaux rapports de force. Comment donc articuler deux périodes aussi dissemblables ? Autrement dit : le théâtre n’a-t-il pas mieux à faire aujourd’hui que de remettre sur le tapis de scène ses très vieux problèmes de fabrication  ? Pourquoi revenir sur des questions microscopiques, oubliées ou depuis longtemps réglées ?
Peut-être parce que, par delà les différences, nous nous trouvons, aujourd’hui comme au temps de Diderot, dans une période de questionnements décisifs. Peut-être parce que nous savons – nous sentons – que nous sommes à la croisée des chemins. Peut-être parce que les Lumières méritent mieux que des caricatures ridicules et des anathèmes dérisoires et qu’elles ne demandent qu’à être aujourd’hui reprises et rallumées. Peut-être parce que le théâtre a toujours été un domaine où peuvent trouver refuge nos inquiétudes, nos doutes, nos refus, nos questions, nos hypothèses, nos désirs, nos rêves.

Mais il y a plus précis. Diderot, puisqu’il s’agit de lui, ne fut évidemment pas le seul à questionner son époque, mais il fut celui qui l’a fait de la manière la plus incisive et la plus complexe.
En proposant d’installer le salon sur le théâtre, de remplacer la place publique par le salon privé, il ne s’est pas contenté de réaliser un changement de décor. Il a transformé la relation de la scène à la salle, du théâtre aux spectateurs et ouvert de nouveaux horizons à la représentation. Il s’agit donc pour nous de reprendre sa proposition et d’en éprouver la pertinence aujourd’hui. Quitte, comme il le dit, « à mettre le spectateur à la gêne ».
Mais il y a mieux. Pour compléter ce grand chambardement, il a remis en cause le déroulement et la temporalité de l’action dramatique. Dans Le Fils naturel, le temps n’est plus indexé sur sa correspondance avec les règles classiques, il n’est plus soumis à l’enchaînement des causes et des conséquences, il relève de la commémoration, de la répétition, et finit par buter sur le réel. Le temps ne se mesure plus, il s’éprouve, comme dans la vie. C’est donc un temps neuf qui régit désormais l’action, où le moment peut seul rendre compte de la vérité et de la réalité.
Le choix de l’instant est donc décisif, comme nous le montre Diderot quand il commente son propre portrait réalisé par Michel Van Loo. Car le peintre peut se tromper, faire le mauvais choix. Comme le comédien.
La peinture devient un modèle pour l’acteur, mais, à la différence du portrait qui fige l’instant, le jeu est soumis à un ordre des successions et s’inscrit dans un devenir. Le jeu de l’acteur est donc ouvert à une tension entre la sensibilité de l’instant et son épuisement dans la répétition. Désormais l’acteur ne s’adresse plus frontalement aux spectateurs, il lui tourne le dos, il est travaillé par une contradiction nouvelle et non résolue : comme le peintre à la recherche de l’instant le plus juste, le voici contraint à un impossible montage pour rendre compte du mouvement, de la durée et du devenir. Cette tension provoque une suspension du temps, celui de Diderot qui « attend toujours » que les figures immobiles se mettent en mouvement.

Rien de passif dans cette attente. Au contraire. Diderot tente de saisir l’instant juste, celui de la mutation, du passage d’un état à l’autre, d’un régime à l’autre. Il se situe au point exact où tout peut basculer, juste avant, en suspension. Il définit là, sous nos yeux incrédules, une esthétique qui viendra. Qui vient.

Nous tenterons, avec lui, de saisir l’air du temps. Le nôtre autant que le sien. Le nôtre aussi troublé et chaotique que le sien, différemment bien sûr, mais saturé de questions, suspendu, bouleversant.